Mb avion 1

CHAPITRE BIOMECANIQUE

…Appelle-moi vandale

J’ai mérité ce nom.

 

 Je l’avoue, avant de tracer ces lignes, j’ai beaucoup hésité. J’avais peur. Et puis j’ai osé prendre le risque.

Après m’être persuadé que les Huguenots et Rigoletto avaient cessé de me distraire, je me jetai furieusement sur le front gauche. La cause en était I. Ehrenbourg qui avait écrit un livre intitulé : « Et pourtant elle tourne », à quoi on ajoutera deux futuristes moscovites à cheveux longs qui, se présentant régulièrement chez moi à l’heure du thé, m’ont traité de « petit bourgeois ».

Il est désagréable de recevoir ce mot dans les gencives, et j’y suis donc allée, qu’ils soient maudits ! Je suis allé au théâtre Guitis voir le Cocu au grand cœur  dans une mise en scène de Meyerhold.

Seulement voilà : moi, je suis un travailleur, je n’obtiens chaque million qu’au prix d’insomnies la nuit et de cavalcades ininterrompues le jour. Mes sous sont ceux-là même pour l’obtention desquels on sue sang et eau. Le théâtre est pour moi un plaisir, un délassement, une paix de l’esprit, bref tout ce qu’on voudra sauf un moyen de contracter un supplément de neurasthénie, d’autant qu’il existe à Moscou des dizaines de possibilités de s’y plonger, dans la neurasthénie, sans dépenser d’argent pour des billets de théâtre.

Je ne suis ni I. Ehrenbourg, ni un savant critique, mais jugez vous-mêmes : dans un théâtre miteux, piteux, courant-d’aireux il y a un trou à la place de la scène (quant au rideau – aucune trace, évidemment). Dans le fond : un mur de brique nu avec deux fenêtres sépulcrales.

Et devant le mur, une construction. En comparaison, le projet de Tatline passerait pour un modèle de clarté et de simplicité. Des cages, des surfaces obliques, des bâtons, des roues, des clapets et des tiroirs. Sur les roues, on voit, écrites à l’envers, les lettres « SCH » et « TE ». On voit des menuisiers du théâtre aller et venir, comme à la maison: difficile de comprendre si le spectacle a déjà débuté ou non.

Lorsqu’enfin il commence (on s’en rend compte parce que sur le côté s’allument quand même des projecteurs), des gens apparaissent (actrices et acteurs – tout le monde est en bleu de travail. Les critiques théâtraux appellent ça des salopettes. Je te les enverrais volontiers à l’usine pour un jour ou deux ! Ils sauraient ce que c’est qu’un bleu de travail !).

L’action : une femme ayant ramené sa robe sous elle glisse le long d’une surface plane oblique sur ce qui sert aux hommes et aux femmes pour s’asseoir. Une femme nettoie le derrière d’un homme à l’aide d’une brosse à habits. Une femme voyage à dos d’homme en cachant pudiquement ses jambes dans les pans de sa robe-salopette.

- C’est de la biomécanique, - m’a expliqué mon ami.

De la biométrique !!! L’impotence de ces biomécaniciens, qui se sont, en leur temps, exercé à déclamer des monologues mielleux, est hors-concurrence… Et cela se passait, je vous le signale, à deux pas du cirque Nikitine où le clown Lazarenko vous abasourdissait avec ses incroyables salto !

…Quelqu’un se fait, à l’aide d’un clapet, botter inlassablement et mornement toujours le même endroit. Dans la salle, l’humeur est celle qui règne près de la tombe d’une épouse bien-aimée. Les roues tournent en grinçant.

A la fin du premier acte, l’ouvreur de loges a dit :-ça ne vous a pas plu chez nous, monsieur.

Son sourire était si insolent que l’envie me prit de lui biosouffleter l’oreille.

 -Vous êtes né en retard, - m’a dit le futuriste.

-Non, c’est Meyerhold qui s’est trop hâté de naître.

-Meyerhold est un génie !!- s’est emporté le futuriste.

Je ne discuterai point. C’est très possible. Admettons-le – c’est un génie. Cela m’est égal. Mais il convient de ne point perdre de vue que le génie est solitaire, alors que moi – je suis la masse ! Moi – je suis le spectateur. Le théâtre est pour moi. Et je souhaite fréquenter un théâtre qui me soit accessible.

-L’art du futur ! – s’abattit-on sur moi à coups de poings. Si c’est du futur, alors, pas de problème, je vous en prie : à votre aise. Meyerhold pourra et ressuscitera au vingt-et-unième siècle. Tout le monde y gagnera, à commencer par lui. On le comprendra. Le public sera satisfait de ses roues. Il en retirera la satisfaction due à son génie. Et moi je serai six pieds sous terre, je ne rêverai pas de tourniquets en bois.

Et d’ailleurs, au diable cette mécanique. Je suis fatigué.

 

Mikhaïl Boulgakov

"Une capitale en bloc-notes"

Publié dans le quotidien La Veille le  21 décembre 1922

Extrait de :

Une Séance de Spiritisme 

Traduit du russe par André Cabaret 

©1995 Editions Circé

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Photo 1 (Paris): ©Keystone France

Photo 2 (M.Boulgakov et le metteur en scène Barotov en vacances à Batoum): Chroniques Photographiques de la vie et de l’œuvre de Mikhail Boulgakov. Youri Krivononosov. Editions Keruss, 2007, ©2007, Loze-Dion éditeur inc.

 

 

 

 

Mikhaïl BOULGAKOV, né le 15 mai 1891 à Kiev

LISZT - Valse de Faust de Gounod -David Violi, piano

 

FANTASTIQUE soirée avec les membres du BOULGACLUB!

Le 25 février 2017

Troupe du boulgaclub

 

Boulga club

"BoulgaClub c'est le récit d'une passion dévorante pour la littérature en temps de crise.

C'est le récit de 9 lecteurs qui se retrouvent pour parler d'un roman Le Maitre et Marguerite, échanger leur point de vue, être en désaccord parfois aussi. Et le monde extérieur peut bien s'écrouler, cette aventure-là, ils la vivront jusqu'au bout.

Au BoulgaClub, tout ce qu'on pensait savoir sur le genre, les codes sociaux, le 4ème mur ou la cinquième dimension est remis en question. Les lecteurs deviennent personnages, les hommes jouent des femmes, les femmes s'envolent dans les airs, les têtes coupées prennent la parole et le spectateur n'a plus qu'à s'accrocher à son fauteuil s'il ne veut pas lui-même perdre la boule."

 

Madame Hélène SEDAKOFF-BOULGAKOV

Petite-nièce de Mikhaïl BOULGAKOV et petite-fille d'Ivan BOULGAKOV

Lors du salon littéraire dédié à Mikhaïl Boulgakov organisé par le Centre de Russie pour la Science et la Culture à Paris, le 21 novembre 2016.

Helene sedakoff boulgakov